La bataille sans morts
— Personne ne se souvient du silence —
Le soleil du 10 juin n'était pas encore levé quand les premières rumeurs parvinrent au Jardin. Non pas des rumeurs d'hommes — celles-là venaient de la vallée, portées par les coursiers qui haletaient dans la montée. Mais les rumeurs dont je parle, c'étaient celles des fleurs de pierre.
Elles tremblaient. Toutes. Depuis la digitale de jade jusqu'au pavot de nacre, depuis la violette de lapis jusqu'au lys de marbre blanc. Un frémissement imperceptible, comme si la terre elle-même retenait son souffle.
Les anciens disaient que les fleurs de pierre sentaient la guerre avant qu'elle n'arrive. Qu'elles captaient dans le granit les vibrations des pas des armées, qu'elles lisaient dans les veines du quartz la colère qui montait. Je ne les avais jamais crus. Jusqu'à ce matin-là.
Mon père sortit sur le perron, les mains encore tachées de la terre du jardin. Il regarda vers l'est, où le ciel pâlissait lentement.
— Ils arrivent, dit-il simplement.
Je ne demandai pas qui. Je savais.
Depuis trois générations, les deux versants de la vallée se haïssaient. Les griefs s'étaient accumulés comme le lichen sur les pierres : une terre contestée ici, une source détournée là, une parole trop vive, un serment brisé. Les enfants naissaient dans la haine et apprenaient le nom de l'ennemi avant de savoir prononcer leur propre nom. C'était ainsi. Personne ne s'en étonnait plus.
Mais cette année-là, quelque chose avait changé. La sécheresse avait duré deux étés. Les troupeaux mouraient. Les enfants pleuraient la faim. Chaque famille accusait l'autre d'avoir pris plus que sa part. La guerre n'était plus une menace lointaine — elle était là, dans la poussière des chemins, dans le regard dur des hommes.
— Que faisons-nous ? demandai-je.
Mon père ne répondit pas tout de suite. Il regardait les fleurs de pierre.
Le Jardin était notre trésor et notre fardeau. Les anciens l'avaient planté trois siècles plus tôt, disait-on, avec des graines venues de l'autre côté des montagnes, là où la terre est si vieille qu'elle se souvient du commencement du monde. Chaque fleur était unique, sculptée par le temps et la patience : des pétales d'obsidienne si fins qu'on voyait la lumière au travers, des corolles de porcelaine bleue qui sonnaient comme des cloches dans le vent, des tiges de bronze naturel qui ne rouillaient jamais.
On venait de très loin pour les voir. Des savants, des poètes, des pèlerins. On disait que leur beauté guérissait les cœurs brisés. Je n'avais jamais eu besoin d'être guéri, mais je les aimais — chacune, comme un frère ou une sœur.
— Nous allons les protéger, dit enfin mon père.
Il rentra dans la maison et en ressortit avec une pelle.
— Père, elles sont enracinées dans la roche. On ne peut pas les déplacer.
— Non, dit-il. On ne peut pas.
Il me regarda alors avec ce regard que je ne lui avais jamais vu — un regard qui m'a poursuivi toute ma vie.
— Mais on peut se tenir devant elles.
Je ris, nerveusement. Je croyais qu'il plaisantait.
— Père, une armée arrive. Des hommes armés, des centaines. Tu veux les arrêter avec une pelle ?
Il ne rit pas.
— Je veux me tenir devant les fleurs, dit-il. Rien de plus. Si quelqu'un doit marcher sur elles pour passer, il faudra d'abord marcher sur moi.
Je voulus lui dire qu'il était fou. Qu'il allait se faire tuer pour rien. Que les hommes de la vallée d'en face ne reculeraient pas devant un vieux jardinier et son fils.
Mais les mots ne sortirent pas. Parce que je voyais son visage, et que je comprenais, pour la première fois, ce que signifiait vraiment aimer quelque chose. Non pas le posséder, non pas le contempler. Mais se tenir devant, prêt à tout.
— Alors je reste avec toi, dis-je.
Ma mère sortit à son tour. Elle tenait le grand châle bleu qu'elle portait aux mariages et aux enterrements. Elle le posa sur les épaules de mon père, puis m'enfila une veste.
— Les femmes du village vont au lavoir, dit-elle. Nous attendrons là-bas.
Elle ne pleurait pas. Les femmes de notre vallée ne pleuraient pas devant les hommes qui partaient en guerre, même une guerre insensée. Elle embrassa mon père longtemps, puis elle m'embrassa, et elle partit sans se retourner.
Les heures qui suivirent furent les plus longues de ma vie. Le soleil monta, la chaleur vint, les fleurs de pierre continuaient de trembler. Mon père et moi nous assîmes devant le portail du Jardin, dos aux fleurs, face à la route.
Vers midi, je vis la poussière. Elle montait au-dessus des arbres, épaisse, lourde. Et j'entendis le bruit : des pas, des centaines, des milliers peut-être, le cliquetis des armes, les voix rauques des hommes qui marchaient depuis l'aube.
— Père, dis-je.
— Chut, dit-il. Écoute.
Il ne regardait pas la route. Il regardait les fleurs. Et c'est alors que je l'entendis, moi aussi.
Un son. Pas un bruit, un son. Pur, cristallin, comme un verre qu'on effleure du doigt. Une note unique, qui semblait venir de nulle part et de partout à la fois.
Les fleurs de pierre chantaient.
Je les avais vues vibrer sous la pluie, scintiller au soleil, se couvrir de givre en hiver. Je ne les avais jamais entendues chanter. Personne ne les avait jamais entendues chanter. Les anciens disaient que c'était un mythe, une légende, une histoire pour endormir les enfants.
Mais elles chantaient.
La note monta, s'enfla, se divisa en deux, en trois, en mille. Un accord parfait, qui n'était pas de ce monde. Les digitales de jade chantaient un contre-ut grave, les pavots de nacre une mélodie aérienne, les lys de marbre une harmonie si haute qu'elle faisait trembler les dents.
Et j'entendis, dans ce chant, quelque chose d'immémorial. La mémoire des pierres. Le temps avant les hommes. Le lent travail des siècles, des montagnes qui s'érodent, des océans qui s'évaporent, des continents qui dérivent. Les fleurs de pierre avaient tout vu. Et elles chantaient.
— Elles appellent, murmura mon père. Elles appellent ce qui est plus vieux que la guerre.
Sur la route, les pas ralentirent. Les voix se turent. Les hommes de la vallée d'en face arrivèrent au sommet de la colline et s'arrêtèrent net.
Ils étaient peut-être deux cents, armés de faux, de bâtons, de quelques fusils rouillés. En tête, un homme au visage couturé de cicatrices — le chef, celui dont le frère était mort d'une fièvre après que notre village avait refusé de partager l'eau, deux étés plus tôt. Je le connaissais de vue. Il s'appelait Mathieu, et il avait des yeux qui ne souriaient jamais.
Il regarda le Jardin. Il regarda mon père et moi, assis devant le portail, ridicules avec notre pelle et notre courage dérisoire.
Et il entendit le chant.
Leurs armes pendirent. Leurs mâchoires se desserrèrent. Quelqu'un, dans le rang, laissa tomber une faux — le bruit du métal sur la pierre parut un sacrilège dans ce silence habité de musique.
— Qu'est-ce que c'est ? demanda Mathieu. Sa voix n'était plus la même. Elle avait perdu sa colère. Elle était simplement fatiguée, et vieille, et pleine d'une tristesse sans fond.
— Les fleurs, dit mon père. Elles se souviennent.
— De quoi ?
— De toi, dit mon père. De moi. De nos pères et du temps d'avant nos pères. Elles se souviennent de la pluie qui tombait quand la terre était jeune. Elles se souviennent des graines qui ont voyagé par-delà les montagnes. Elles se souviennent des mains qui les ont plantées. Elles chantent pour que nous aussi, nous nous souvenions.
Mathieu descendit de son cheval. Il fit quelques pas vers le portail, s'arrêta, tendit la main vers une fleur — une rose de gneiss, rouge comme une braise.
— Elle est froide, dit-il.
— La pierre est froide, dit mon père. Mais la vie qu'elle contient ne l'est pas.
Mathieu retira sa main. Il regarda longuement la rose, puis ses hommes, puis la vallée qui s'étendait derrière lui, où l'attendaient la sécheresse, la faim, la mort lente de son peuple.
— Nous n'avons pas d'eau, dit-il. Nos enfants meurent.
— Je sais, dit mon père.
— Si nous retournons sans rien, ils nous tueront. Ou nous laisseront mourir de faim, ce qui revient au même.
— Je sais, répéta mon père.
Il se leva. Il prit la pelle, et je crus un instant qu'il allait frapper. Mais il la planta dans la terre, à côté de lui. Puis il ouvrit le portail du Jardin.
— Entre, dit-il à Mathieu.
— Quoi ? fis-je, bondissant sur mes pieds. Père, tu ne peux pas —
— Tais-toi, dit mon père. Pas durement. Comme on dit à un enfant qui ne comprend pas encore.
Mathieu hésita. Puis il entra.
Il marcha au milieu des fleurs de pierre, les mains tremblantes, les yeux humides. Il toucha les pétales, les tiges, les feuilles minérales. Il s'agenouilla devant un iris de saphir, et je vis ses épaules tressaillir.
— Ma fille, dit-il d'une voix brisée. Elle aimait les fleurs. Avant que tout ne commence. Elle avait planté un rosier, l'année de sa naissance. Il est mort pendant la sécheresse. Elle a pleuré trois jours.
Il se releva. Il sortit du Jardin. Il regarda ses hommes, et il leur dit :
— Rentrons.
— Mathieu, dit quelqu'un. Et l'eau ?
Il regarda mon père. Mon père regarda la source, qui coulait derrière la maison, à peine un filet, mais un filet d'eau claire.
— Tu prendras ce dont tu as besoin, dit mon père. Pour tes enfants. Pour les nôtres. Nous partagerons. Nous trouverons un moyen.
Mathieu hocha la tête. Il ne remercia pas. Il n'y avait pas de mots pour cela. Il remonta sur son cheval, fit signe aux siens, et ils redescendirent la colline par où ils étaient venus.
Les fleurs de pierre se turent.
Le silence retomba sur le Jardin, un silence différent de celui du matin — plus doux, plus profond, comme après une pluie d'été.
Mon père s'assit sur le perron. Il pleurait. Je ne l'avais jamais vu pleurer.
— Tu as sauvé les fleurs, dis-je.
Il secoua la tête.
— Ce ne sont pas les fleurs que j'ai sauvées, dit-il. J'ai sauvé ce qui les rendait précieuses.
— Quoi ?
Il posa sa main sur ma tête, comme il faisait quand j'étais petit.
— La beauté, dit-il. Et la mémoire. Elles ne sont pas dans les pierres, mon fils. Elles sont dans ce qu'on est prêt à perdre pour elles.
Il se leva, prit la pelle, et retourna au travail. Les fleurs de pierre brillaient dans la lumière de l'après-midi, et je sus que je n'oublierais jamais ce jour.
Pas un seul mort. Mais nous avions gagné.